- Crédits : Radio Chablais
Depuis 2014, plus de 3000 psychothérapies assistées par psychédéliques ont été menées légalement en Suisse.
LSD, champignons hallucinogènes (psilocybine) ou encore ecstasy sont utilisés pour traiter la dépression, l’anxiété et les addictions toujours plus fréquentes. En 20 ans, la santé mentale n'a cesse de se dégrader dans le pays. A tel point que près de 20% de la population souffre de détresse psychologique, selon l’étude 2023 de l’Office Fédérale de la Statistique. Alors que les psychédéliques gagnent en popularité chez les chercheurs, psychiatres et patients, ces nouvelles substances font-elles partie des solutions pour endiguer la crise de la santé psychique ?
Des résultats qui redonnent espoir
Longtemps synonymes de fêtes, d’excès et de dangers, prohibés dans les années 70 par les gouvernements du monde entier, le LSD, la MDMA et autres "champignons magiques" riches en psilocybine, font l’objet de recherches étendues depuis 20 ans en Suisse. Les résultats dans le traitement de maladies psychiques sont si prometteurs que l’OFSP, l’Office Fédérale de la Santé, autorise depuis 2014 leur usage exceptionnel par les médecins.
Dans les faits, ces molécules hallucinogènes restent interdites au grand public. Mais les psychiatres peuvent obtenir une permission au cas par cas pour soigner des patients résistants aux traitements conventionnels. Une solution de la dernière chance pour ces malades en détresse psychologique depuis des années. C’est le cas de cette romande souffrant d’anxiété chronique, qui a pu arrêter ses médicaments anxiolytiques et antidépresseurs après sa première prise de MDMA, la molécule de l’ecstasy. «Ça a été un tournant dans ma vie qui m'a permis de prendre des décisions, de lâcher prise. La substance m'a réconforté et m'a redonné confiance en moi.»
Cette patiente se considère guérie de ses troubles anxieux et sevrée de tout médicament. Au total, elle aura suivi une dizaine de séances de groupe sous MDMA ou champignons hallucinogènes, supervisées par des professionnels. Une efficacité rapide qui ne surprend pas ce psychiatre basé sur la Riviera. Praticien depuis trente ans, il utilise la médecine psychédélique avec succès dans son cabinet. «L'expérience clinique et empirique démontre clairement l'efficacité et la sécurité de cette approche. C'est une thérapie qui peut débloquer des situations enlisées de longue date chez les patients. Je ne connais pas d'autres méthodes aussi pertinentes pour soigner aussi profondément les traumas qui causent désespoirs, démotivation ou crises de panique.»
Des preuves scientifiques encore limitées
Alors que les bienfaits semblent nombreux et les effets indésirables rares, les preuves scientifiques restent encore insuffisantes. Pour faire avancer la recherche, les HUG, les Hôpitaux Universitaires de Genève (HUG), proposent depuis 2020 des traitements psychiatriques à base de LSD et de psilocybine, la molécule des champignons hallucinogènes. Un nombre limité de patients y sont soignés pour des dépressions, troubles anxieux ou dépendances incurables. C’est le seul établissement médical public romand à mener ce type d’études cliniques partiellement remboursées par l’assurance de base. Contrairement aux antidépresseurs conventionnels pris quotidiennement sur le long cours, les psychédéliques sont administrés lors d'un accompagnement en cabinet. «La prise est immédiatement suivie d'un "trip", c'est à dire un état de conscience modifié très intense avec hallucinations. Le jour suivant, le patient revient pour une séance d'intégration où l'on revoit ce qu'il a vécu la veille durant la session.»
Bien que les résultats soient encourageants et que certaines études montrent des améliorations de la dépression chez près de 8 patients sur 10, les psychiatres proposant des thérapies psychédéliques sont encore rares en Suisse romande. Sur 1'200 praticiens, ils ne sont qu’une trentaine à pratiquer entre Genève et le Valais. En effet, les prises en charge en cabinet privé ne sont pas encore remboursés par l’assurance maladie. Et pour cause, les séances sont beaucoup plus longues et plus coûteuses. Comptez 4 à 8h pour que les effets hallucinogènes s’estompent. De quoi faire grimper le prix de la psychothérapie jusqu’à 1'500 francs par session. A l’inverse, une séance sans substance dure une heure et coûte environ 150 francs. La docteure Catherine Duffour, présidente de la SSMP, la Société Suisse des Psychédéliques, souhaite structurer le domaine avant d’entamer des négociations avec l’OFSP et les assurances. «Nous développons des formations officielles afin d'encadrer la Psychothérapie Assistée par Psychédélique (PAP). Cela permettra d'encourager la relève médicale à adopter cette méthode et de les rendre éligibles aux remboursements LAmal.»
Un marché parallèle pour faciliter l'accès
Sans la participation des assurances, les soins psychédéliques resteront inaccessibles pour la majorité des patients dans le besoin. En plus du prix des séances rédhibitoire, les critères d’éligibilité stricts de l’OFSP et la pénurie de psychiatres, participent à rendre ces traitements inabordables. Conséquence, de nombreux malades se tournent alors vers des thérapeutes clandestins pour obtenir de l’aide. Ces derniers sont plus disponibles que les médecins et surtout moins onéreux. A l’exemple de cet accompagnant de la Côte qui propose pour 190 francs des retraites psychédéliques sous le manteau et sans diplôme. «Tous les retours que nous recevons sur notre activité depuis un an et demi sont positifs. A l'image de certains visiteurs souffrant de grosses addictions qui sont devenues complètement sobres. Je n'ai pas l'impression de faire du mal car le chamanisme n'a pas besoin de papier.» Pour ce dernier, l'important est de partager les connaissances qui lui ont sauvé la vie. «Je ressens un appel à aider les gens grâce à une médecine offerte par la nature.»
«Je ressens un appel à aider les gens grâce à une médecine offerte par la nature.»
Les substances hallucinogènes affichent un taux d’addiction et de toxicité faibles comparés à d’autres médicaments répandus, mais leur consommation non encadrée par le corps médical expose le patient à de potentiels effets indésirables. Crises d’angoisses, paranoïa ou aggravation de troubles mentaux font partie des réactions possibles. A l’hôpital psychiatrique de Malévoz à Monthey, le médecin chef Sacha Celik voit d’un bon œil cette généralisation des traitements assistés par psychédéliques. «En tant que professionnels, nous nous méfions des approches dites "miraculeuses" car les troubles psychiques sont complexes. De multiples causes requièrent de multiples solutions.» Le Montheysan perçoit ces médecines enthéogènes comme une arme supplémentaire dans l'arsenal thérapeutique actuelle mais met en garde au sujet des usages non régulés. «Ces puissants psychoactifs induisent de fortes hallucinations. Des conséquences néfastes peuvent survenir s'ils sont utilisés comme drogue récréative.»
Des témoignages spectaculaires
Malgré les risques d’excès et d’abus lors de séances non officielles, cette patiente vaudoise a décidé de sauter le pas. Avant cela, cette dernière était suivie et médicamentées depuis 35 ans pour dépression et anxiété chronique. L’alcoolisme était même devenu son quotidien. En désespoir de cause, elle décide d’expérimenter la psilocybine pour arrêter cette descente aux enfers. «J'ai réalisé un magnifique voyage. Je me suis sentie connectée au ciel, aux énergies de la vie. Je suis passée de l'ombre à la lumière. Mon quotidien a radicalement changé et je n'ai jamais connu un tel bonheur.»
«Je suis passée de l'ombre à la lumière.»
Extraordinaire, voire miraculeux, certains malades ne tarissent pas d’éloges pour parler de leur expérience personnelle, légale ou non. De cet engouement naît en 2023 l’association romande Psychedelos, fondée pour orienter les patients dans une jungle thérapeutique et les soutenir durant leur parcours avec ces molécules. Jonathan Neels Crespo, cofondateur de l'organisation et ancien patient détaille : "Nous organisons une fois par mois un groupe de parole à Lausanne pour les patients et les proches afin de déstigmatiser cette pratique. Nous finançons également les thérapies de certains patients précaires, car le coût reste substantiel."
L’hôpital psychiatrique de Malévoz n’intègre pas encore les médecines psychédéliques dans ses soins cliniques. Le docteur Sacha Celik rappelle que des recherches supplémentaires sont nécessaires avant de démocratiser ces substances ; ce qu’a confirmé la FDA, l’organe régulateur des médicaments américain, le plus puissant au monde.
Dans un contexte de crise de la santé psychique en Suisse, les substances hallucinogènes suscitent donc de l’espoir. Pourtant, ces médicaments ne sont pas une solution infaillible et comportent des risques. En cas de légalisation de la MDMA par la FDA ces prochaines années, ces molécules viendront compléter l’arsenal thérapeutique des psychiatres. D’ici là, de nouvelles mesures sanitaires, sociales et économiques seront nécessaires pour lutter contre le mal-être grandissant de la population, alors que notre pays reste pionnier dans l’usage et la recherche académique sur ces substances. Au total, 7 des 12 universités helvétiques développent des études dans le domaine.
C’est une enquête signée Antoni Da Campo :
Ressources
Association de patients Psychedelos
Société Suisse de Médecine Psychédélique (SSMP)
Hôpitaux Universitaire de Genève (HUG)
Psychedelics Association of Lausanne for Awareness (PALA - Association Etudiante)
Fondation ALPS (Awareness Lectures on Psychedelics in Switzerland)
Antoni Da Campo








































